Dijon : Ils ont voulu tuer Louis XIV (et raser la moitié de la ville)

Article publié le 21 avril 2017

L’épisode, oublié des livres d’histoire, serait le seul complot avéré contre le Roi Soleil. Des opposants ont tenté de faire exploser le cellier de Clairvaux, où étaient entreposés 150 barils de poudre. Le souffle aurait pu détruire le logis du roi.

Sur ce plan de 1759, on voit le cellier de Clairvaux (en rouge), qui aurait dû exploser, soufflant le logis du roi (l'actuel palais des Ducs, en bleu). © Bibliothèque municipale de Dijon

Sur ce plan de 1759, on voit le cellier de Clairvaux (en rouge, bordé par le Suzon), qui aurait dû exploser, soufflant le logis du roi (l’actuel palais des Ducs, en bleu). © Bibliothèque municipale de Dijon

16 mars 1650, Louis XIV, alors âgé de 12 ans et accompagné de toute sa cour, est à Dijon. Au Cellier de Clairvaux, 150 tonneaux de poudre sont stockés. Des hommes tentent d’y mettre le feu, dans le but de tuer le pouvoir en place. Heureusement, une crue du Suzon rend impossible l’allumage, sauvant ainsi la vie du roi, de sa cour, et de la moitié de la ville.

L’événement est fantomatique dans les biographies de Louis XIV. « À première vue, il semble qu’entre l’assassinat d’Henri IV et l’attentat commis par Damiens contre Louis XV en 1757, il n’y ait pas eu de tentative contre le roi de France : au temps de louis XIII, Richelieu a été la cible des complots et Louis XIV paraît avoir suscité assez de crainte pour retenir tout geste fatal. Dans la réalité, il en va sans doute autrement, car les archives de la Bastille montrent que nombre d’arrestations ont eu pour origine des menaces contre le roi ou la révélation de manoeuvres complexes pour parvenir jusqu’à lui, le plus souvent à mauvais dessein. » (1)
Mais jamais il n’est question ni de Galas, ni du Cellier, ni de Dijon.

Les tonneaux de poudre de Mathieu Galas

« Ce qui arriva pendant le séjour du Roy à Dijon est à remarquer, et la providence de Dieu sur sa sacrée personne et celle de la Reyne; car il y avoit dans une grande voûte, qui est au petit Clairvaux, plus de cent cinquante tonneaux de poudre qui avoient esté pris à la déroute de Galas lorsqu’il quitta Saint-Jean-de-Losne », écrit Marc-Antoine Millotet, le maire de l’époque, dans ses mémoires (2).

La salle basse du cellier de Clairvaux au XXe siècle © Studio Michelet - Bibliothèque municipale de Dijon

La salle basse du cellier de Clairvaux au XXe siècle © Studio Michelet – Bibliothèque municipale de Dijon

En 1635, pendant la guerre de Trente Ans (3), Mathieu Galas, général au service de l’Empereur autrichien, se bat contre les protestants en Alsace. Edmond de Vernisy raconte dans Episodes de la guerre de 30 ans : l’invasion allemande en Bourgogne en 1636, que les protestants rejettent Galas au-delà du Rhin. Mais ce dernier reparait en octobre 1636, sous les murs de Saint-Jean-de-Losne : il souhaite accéder au pont qui s’y trouve afin de pénétrer dans la Comté. La tâche s’avère impossible, tant « la ville a un beau renom de fidélité et de courage ». Après deux assauts de l’armée impériale, Galas désespère : « Il ne pouvait rester plus longtemps devant la place. Son armée, arrêtée depuis neuf jours en pleine marche, avait épuisé ses provisions. (…) La Saône grossissait et les eaux gagnaient les tranchées des Impériaux. » Plus le choix, il faut lever le siège en vitesse. Dans la précipitation, ils laissent « plusieurs de leurs canons », des armes, et… des tonneaux de poudre. (4)

Condé et la Fronde des Princes

Marc-Antoine Millotet poursuit : « Il se trouva des hommes assés méchans pour y mettre le feu. (…) il n’y eut point d’autre preuve, sinon qu’on avoit veu trois hommes, dont deux avoient des plumes noires, proche la porte de cest arsenal, que l’on recongut avoir levé et forcé deux gros cadenats qui la fermoient. » Les plumes noires pourraient signifier l’origine sociale des malfrats, les nobles seuls étant autorisés à « porter la plume ». Les coupables n’ayant pas été retrouvés, ni jugés, cela explique que l’on ne retrouve aucune trace de l’affaire dans les registres de police ni dans le Registre des délibérations de la ville de l’année 1650. Cependant, l’attentat raté est évoqué par des historiens locaux comme Eugène Fyot, Françoise Vignier, ou Courtépée (5). Tous nomment un seul et même coupable : les partisans du Grand Condé.
En 1650, le pays est sous la régence d’Anne d’Autriche, la mère de Louis XIV, en attendant la majorité de ce dernier. Elle gouverne avec le cardinal Mazarin, principal ministre d’Etat. Le Grand Condé, gouverneur de Bourgogne, est un brillant chef de guerre au service de la royauté. Enchainant les victoires, il demande des récompenses, qui se voient refusées par le pouvoir, tant elles sont ambitieuses et grandioses (6). Ses relations avec la régente et le cardinal Mazarin se dégradent. Si bien que pendant la Fronde parlementaire, qui oppose la royauté aux nobles désireux de retrouver leurs privilèges passés, le Grand Condé finit par se ranger du côté des frondeurs. Il est emprisonné par Mazarin en 1650. Les partisans de Condé font alors bloc contre le pouvoir : « L’arrestation des princes, en janvier 1650, entraîna un changement majeur : la maison de Condé, habituée par deux décennies de coopération étroite avec le pouvoir à entretenir ses clientèles, ses alliés, ses parents dans l’attente des bienfaits de la monarchie, se vit dans la nécessité de retourner ses forces contre le roi. » (7)

Louis XIV en son logis

Le jeune roi Louis XIV en 1648, par Henri Testelin.

Le jeune roi Louis XIV en 1648, par Henri Testelin.

Si la régence est très impopulaire, le jeune Louis XIV a les faveurs de tous, il est le seul pouvoir légitime. Pour reconquérir les provinces des princes emprisonnés, la cour se rend sur place, en compagnie du roi, pour apaiser les foules.
Le Registre des délibérations de la ville (8) fait bien état du passage à Dijon, en 1650 : « Le Roi est arrivé en cette ville le même jour seizième mars 1650 sur les cinq heures après midi, étant sorti de Saint-Seine où il avait couché. » Il a séjourné dans le Palais des Ducs, au Logis du Roi : « Sur les six heures du soir, le Roi étant en son logis ». Pas si proche du lieu de l’attentat, mais Marc-Antoine Millotet précise : « Tous ceux qui ont veu ceste quantité de poudre croient que si le feu eust pris, et que la poudre eust esté seiche, peut-estre la moitié de la ville en eust ressenty les effects, et peut-estre le Logis du Roy, comme plus élevé, et qui n’en est pas beaucoup esloigné. »

Sauvés par le Suzon

Louis XIV et sa cour doivent donc leur salut à la rivière, qui à l’époque traverse la ville : « Comme ceste voûte est proche d’un torrent qu’on appelle Suzon, il estoit arrivé qu’un débordement d’eau en avoit fait entrer par quelques ouvertures basses, qui, ayant croupy longtems, avoit mouillé et quasi détrempé la poudre des tonneaux qui estoient contre terre, auxquels ces bouttefeux attachèrent leur mesche […] il fit une si estrange fumée qu’elle sortait de toutes parts, et qu’on eut le loisir d’y aller et retirer ce tonneau, et le séparer des autres, quoique le feu fust dans ceste poudre détrempée avec tant d’eau qu’estant dehors elle demeura plus d’une heure à se consumer. » Le roi a survécu, la ville est sauvée.

Notes

1) Bély, Louis, Louis XIV : le plus grand roi du monde, Editions Gisserot, 2005.
2) Millotet, Marc-Antoine, Des choses qui se sont passées en Bourgogne depuis 1650 jusqu’à 1668 suivi des principales délibérations de la chambre de ville au temps de la Fronde (1ère partie), J.-E. Rabutot, Dijon, 1864.
3) La guerre de Trente Ans débute en 1618 et trouve son origine dans l’instabilité politique et religieuse du Saint Empire romain germanique. La famille Habsbourg domine et souhaite étendre l’hégémonie de la religion catholique, qui est majoritaire dans toute l’Europe de l’Ouest. Mais des courants protestants ne l’entendent pas de cette façon et se révoltent. Le conflit va ravager l’Europe jusqu’en 1659.
4) De Vernisy, Edmond, Episodes de la guerre de 30 ans : l’invasion allemande en Bourgogne en 1636 : les Vernisy à Mirebeau, les Martène à Saint-Jean-de-Losne, A. Bellais, Dijon, 1928.
5) Fyot, Eugène, Dijon, son passé évoqué par ses rues, Damidot, Dijon, 1928 ; Vignier, Françoise, De l’enclos de Clairvaux à l’immeuble régional, in Mémoires de la Commission archéologique de Côte-d’Or, 1982-1983 ; Courtépée, Description générale et particulière du Duché de Bourgogne (t. II, 3 éd., 1967, p. 75).
6) Simone Bertière explique ces tensions : « De Rocroi à Lens, les relations du jeune héros avec Mazarin se sont envenimées, par sa faute. En considérant le monde obstacle apporté à ses voeux comme un signe de mauvaise volonté délibérée – ce qui n’était pas le cas au départ- et en y répondant par des pressions accrues, il a fini par inspirer au ministre la décision très justifiée de freiner ses initiatives et de limiter ses pouvoirs. » Bertière, Simone, Condé : le héros fourvoyé, De Fallois, Paris, 2011.
7) Béguin, Katia, Les princes de Condé : rebelles, courtisans, mécènes dans la France du Grand Siècle, Seyssel, Champ Vallon, 1999.
8) Conservé aux archives de la Ville de Dijon, cotes B287 (1649-1650) et B289 (1650-1651).

Publié par Deborah Vital

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