Quand Mozart, 10 ans, jouait à Dijon

Article publié le 5 mai 2016

Son père a trouvé les musiciens « détestables », « médiocres », « pourris », mais aimait « le bon vin de Bourgogne » : « J’ai presque eu envie de commander un petit tonneau d’une contenance de 240 bouteilles. »

« Petit portrait de famille » (détail) par Louis Carrogis de Carmontelle en 1764, réalisé à Paris lors de la tournée européenne de Nannerl, Wolfgang et Leopold Mozart en Allemagne, Belgique, France, Angleterre, Pays-Bas, entre 1763 et 1766.

« Petit portrait de famille » (détail) par Louis Carrogis de Carmontelle en 1764, réalisé à Paris lors de la tournée européenne de Nannerl, Wolfgang et Leopold Mozart en Allemagne, Belgique, France, Angleterre, Pays-Bas, entre 1763 et 1766.

« Boire à votre santé »

Le 16 août 1766 à Lyon, Leopold écrit une lettre à destination de Lorenz Hagenauer, un commerçant et épicier de Salzbourg en Autriche, chez qui la famille Mozart a vécu pendant 26 ans. Dans cette rare trace du passage des Mozart à Dijon, Leopold décrit son amour pour les vins bourguignons : « Je n’ai pas manqué de boire à votre santé un — non, plusieurs verres de bourgogne. Vous savez que je suis un buveur acharné. Ô combien ai-je souhaité trouver dans la cave d’un bon ami de Salzbourg les vins que l’on nous a proposés à profusion ! Je n’ai pas fait attention à quelle fontaine on tire le bon vin de Bourgogne, et si l’on a envie d’en boire, cela ne coûte rien qu’une petite lettre, et il est là ! J’ai presque eu envie de commander un petit tonneau d’une contenance de 240 bouteilles. » 1

Paris-Dijon : une faille spatio-temporelle 

Une tournée en Europe occidentale a mené le jeune prodige accompagné de son père, de sa mère et de sa soeur Maria Anna (surnommée Nannerl), dans la capitale des Ducs en juillet 1766. Le jour précis de l’arrivée à Dijon reste incertain : la correspondance de Leopold indique qu’ils sont partis de Paris le 9 juillet. Et déjà, les ennuis commencent. À l’époque, il fallait six jours pour faire le trajet Paris-Dijon. Difficile alors d’imaginer leur arrivée le 12 juillet, soit seulement trois jours plus tard. Pour ajouter au mystère, les registres des quatre portiers qui relèvent aux entrées de la ville l’identité et le lieu de la résidence de tout nouvel arrivant ne portent pas le nom de Mozart.

Leopold affirme à propos de ce séjour : « Nous sommes restés 15 jours. » Or, cela semble contredit par les recherches d’historiens lyonnais qui attestent que la famille Mozart était enregistrée à la porte de Vaise, au nord de Lyon, dès le 21 juillet, thèse relayée à l’occasion d’une exposition organisée par la Ville de Dijon en 2007.

Une première représentation aurait eu lieu le 16 juillet : il s’agirait d’un concert de gala, privé, donné en l’honneur du prince de Condé dans la grande salle d’audience de l’Hôtel de ville. Bâtiment qui deviendra plus tard celui des archives départementales de Côte-d’Or.

La plaque commémorative apposée par Charles Poisot dans la salle d’étude des archives départementales en1872.

La plaque commémorative apposée par Charles Poisot dans la salle d’étude des archives départementales en 1872.

On trouve à l’intérieur de la salle d’étude, une plaque commémorative, qu’a fait apposer Charles Poisot, directeur du Conservatoire de Dijon, en 1872. Attention si vous souhaitez aller la voir, elle ne s’offre pas tout de suite au regard puisqu’elle est située au sol, au pied de l’immense cheminée. Les dates poseront problème jusqu’au bout: on lit « jeudi 16 juillet », or en 1766 le 16 juillet était un mercredi.

Erreur de jeunesse

« Mozart enfant » par Pietro Antonio Lorenzoni en 1762/63 à la veille de sa grande tournée européenne. Mozart a six ans.

« Mozart enfant » par Pietro Antonio Lorenzoni en 1762/63 à la veille de sa grande tournée européenne. Mozart a six ans.

Un second concert, public cette fois, s’est tenu le 18 juillet au même endroit et là on a une preuve : l’affiche du spectacle a été conservée. Dijon serait même la seule ville à avoir gardé précieusement l’affiche d’un concert du jeune Mozart. C’est déjà bien certes, mais il ne faut pas trop en demander non plus. Les erreurs d’appréciation du temps reprennent donc ici leurs droits. Cette fois c’est l’âge de Mozart qui ne va pas. On lui donne 9 ans, alors que Wolfgang, né le 27 janvier 1756 en a déjà 10 et demi.

Dans les Mémoires de l’Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon, publié en 1937, l’historien Eugène Fyot signale un procès verbal dressé à la suite du concert du 16 juillet par un scribe de la mairie. Mozart rajeunit une fois de plus et redevient un enfant « âgé de 8 ans ». Fyot interroge: « L’erreur n’était-elle point voulue pour rendre plus piquante encore l’extraordinaire précocité du jeune virtuose ? »

Concert mystère

Aucune information n’est donnée sur la prestation de la fratrie Mozart, ni sur le contenu de ce concert, si ce n’est que la musique « étoit de la composition d’un desdits Enfans ».

Comme l’indique Gérard Moyse, ancien directeur des archives départementales de la Côte-d’Or, Mozart comptait déjà à son actif depuis quelques mois, des manières de compositions concertantes, à savoir trois sonates pour clavecin de son ami Johann Christian Bach – onzième et dernier fils de Jean-Sébastien – amplifiées d’un accompagnement de cordes et basse continue (KV 107). Il a par ailleurs pu jouer des morceaux d’autres compositeurs, tel que le Dijonnais Jean-Philippe Rameau dont Mozart exécuta peu après des œuvres à Lyon.
En se référant à l’affiche, on note que le jeune prodigue « chantera un air de sa composition » : d’après Gérard Moyse il s’agit peut-être du « Conservati fedele (KV 23), pour soprano et cordes, composé en 1765 ».

Les violonistes, « tous des ânes »

Grâce aux carnets de route de Leopold, on en sait plus sur la qualité des prestations des musiciens, en français dans le texte.

On y croise Sotrau, un violoniste « très médiocre », Fantini, « un misérable italien détestable », sans compter les dénommés Paquet, Lorenzetti et Mauriat : « asini tutti » (traduisez « tous des ânes »). À l’alto, Le Brun est « un racleur », les autres au violoncelle ont fait une prestation « misérable » et les deux frères jouant du hautbois sont « rotten » (traduisez « pourris »).

Page consacrée aux musiciens du concert dijonnais dans les carnets de route de Leopold Mozart. Dans un français à l’orthographe approximative, sauf lorsqu’il s’agit d’insultes.

Page consacrée aux musiciens du concert dijonnais dans les carnets de route de Leopold Mozart. Dans un français à l’orthographe approximative, sauf lorsqu’il s’agit d’insultes.

Privé de Palais des Ducs

Leur venue a été demandée par le prince de Condé, qui gouverne alors la Bourgogne. Le choix de la ville de Dijon s’explique par la tenue de la réunion des États de Bourgogne, qui a lieu tous les trois ans et décide des grandes orientations en matière d’administration et d’équipement. La session dure une quinzaine de jours. A cette occasion, de nombreux spectacles, concerts sont rehaussés par la présence d’artistes ou de musiciens ayant acquis une notoriété dans la capitale. C’est au palais des États (actuel palais des Ducs) que se tenait la réunion, ce qui explique que Wolfgang Amadeus Mozart a joué dans l’ancien Hôtel de Ville, aujourd’hui siège des archives départementales rue Jeannin.

« Le Thé à l’anglaise dans le salon des quatre glaces au Temple » avec toute la cour du prince de Conti, écoutant le jeune Mozart. Par Olivier Michel-Barthélémy en 1766. À Dijon aussi il y avait du beau monde.

« Le Thé à l’anglaise dans le salon des quatre glaces au Temple » avec toute la cour du prince de Conti, écoutant le jeune Mozart. Par Olivier Michel-Barthélémy en 1766. On peut imaginer une scène comparable à Dijon.

Le parcours de l’ombre

Affiche annonçant le concert du 18 juillet. Seule certitude : Mozart est passé par là.

Affiche annonçant le concert du 18 juillet. Seule certitude : Mozart est passé par là.

Quel est le parcours de la famille Mozart dans Dijon ? Où ont-ils séjourné ? Les explications et suppositions sont hasardeuses.

La famille Mozart est-elle passée par l’abbatiale saint-Bénigne ? La correspondance et les notes sont muettes. Mais Leopold avait l’habitude de faire découvrir à ses enfants les monuments remarquables de leurs lieux de villégiature et il aimait particulièrement leur faire essayer les orgues des églises.

Les Mozart avaient pour habitude de résider dans des hôtels très confortables ou bien d’être reçus par des notables. De nombreux auteurs affirment que la famille a logé à l’hôtel. Mais elle a peut-être été accueillie par le Marquis de la Tour du Pin, commandant militaire de la province dans son hôtel de la rue Vannerie. Le célèbre acteur de théâtre italien, Joseph Cailleau, a résidé en cet hôtel durant son séjour dijonnais en juillet 1766. Et cet homme est l’une des rares personnes citées par Leopold dans ses notes de voyage dijonnaises. Il mentionne également l’épouse du Marquis et ses enfants. Alors qui sait…

Face à ce flot d’hypothèses et d’incertitudes, l’explication la plus plausible est donc la suivante : Leopold Mozart étant bien trop ivre durant le séjour, il ne s’est absolument rien passé.

1 W. A. Mozart, Correspondance. Traduction française par Geneviève Geffray, lettre n°47 de Leopold Mozart à Lorenz Hagenauer à Salzbourg in vol.I 1756 – 1776 / Harmoniques Flammarion, Paris 1986.

Publié par Deborah Vital

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2 commentaires

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  1. Philippe PITAVY

    Moi qui croyait que W .A. MOZART avait joué dans la salle des États ! La prochaine fois que j’irai aux Archives Départementales j’essaierai d’imaginer le petit Wolfgang dans cette salle.
    Merci pour cet excellent article.

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