Coïncidence ou plagiat : le génie québécois de la sculpture était-il un imposteur ?

Article publié le 29 juillet 2019

Photos © Kenneth C. Zirkel et Bertrand Carlier – Jondi [CC BY-SA 4.0]

George William Hill, « l’un des sculpteurs canadiens les plus importants du tournant du XXe siècle » selon la Ville de Montréal, a fait fortune dans la commande publique en érigeant des monuments commémoratifs ressemblant étrangement à des œuvres déjà existantes en France, où il était venu parfaire sa formation.

George William Hill.

L’histoire est cocasse, alors que Montréal vient de célébrer le centenaire de l’un de ses monuments les plus grandioses, le 6 septembre, et qu’une salle de la même ville (le Bordel Comedy Club) vient de bannir l’humoriste franco-marocain Gad Elmaleh suite à des soupçons de plagiat. Au moins trois édifices commémoratifs de la métropole québécoise s’apparentent à des pâles copies que l’auteur, George William Hill (1862-1934), est venu pomper en France.

George Etienne Cartier vs Sadi Carnot

Les deux monuments se ressemblent à s’y méprendre. L’un est à Montréal, au parc du Mont-Royal, dédié à Sir George Etienne Cartier (1814-1873), un des pères de la Confédération canadienne. L’autre à Dijon, place de la République, fait honneur au député de la Côte-d’Or et président français Sadi Carnot (1837-1894).

Le même sculpteur ? Non. Le monument dijonnais a été érigé en 1899 et est l’œuvre de Mathurin Moreau et Paul Gasq. Celui de Montréal, inauguré vingt ans plus tard (le 6 septembre 1919), est signé George William Hill.

Photos © Kenneth C. Zirkel et Bertrand Carlier [CC BY-SA 4.0]

Les similitudes dans la composition laissent peu de place au doute. Au sommet d’un piédestal monumental, on retrouve l’allégorie de la Victoire, sur une jambe, tenant dans une main une couronne triomphale de « la gloire et de la reconnaissance publique ».

Photos © Kenneth C. Zirkel et Bertrand Carlier [CC BY-SA 4.0]

Au pied de la colonne, sous les lauriers, les deux héros mis à l’honneur : Cartier pour l’un, Carnot pour l’autre. Dans des positions quasi similaires.

Et autour d’eux, un peu plus bas, des statues allégoriques. Les quatre provinces entrées dans la Confédération à Montréal, mais aussi « la Législation » et « l’Education ». A Dijon, il s’agit de « l’Histoire » et « la Douleur ».

Après quelques recherches, on découvre que l’Anglo-Québécois n’en est pas à son coup d’essai. Il en a même fait son business. Le mec a dû se dire : « entre un océan et une ville de province, personne ne s’en rendra compte ». Et de fait, c’est passé crème comme on dit.

Le Lion de Belfort

Fils d’un tailleur de marbre, né à Shipton (aujourd’hui Danville), George William Hill vient étudier à Paris de 1889 à 1894. D’abord à l’École nationale des beaux-arts, puis à l’Académie Julian. A son retour au Québec, il ouvre son atelier à Montréal. Trois ans plus tard à l’issue d’un concours, il décroche sa première commande publique. La première d’une longue série qui fera sa renommée (et sa fortune). Le Lion de Belfort, offert à la ville par la Sun Life Insurance Company, commémore en 1897 le jubilé de diamant (60 ans de règne) de la reine Victoria. En réalité, une copie fidèle d’une œuvre réalisée par Frédéric-Auguste Bartholdi (1834-1904), projet initié en 1872 et dont la dernière pierre fut posée en 1879. En mémoire de la résistance de Belfort, assiégée par les Prussiens durant la guerre de 1870.

Photos © Marc Dufour MTL QC www.emdx.org et Mbzt [CC BY 3.0]

George William Hill n’a pas eu besoin de se rendre à Belfort, où se trouve la sculpture monumentale (22 mètres de long pour 11 de haut), pour s’inspirer : une réplique en plaques de cuivre de 7×4 m est inaugurée à Paris, au centre de la place Denfert-Rochereau, le 21 septembre 1880. L’artiste a d’ailleurs signé « son » œuvre « GW Hill Sculptor » au même endroit que Bartholdi, sous la patte avant droite. Celle qui « vient d’arrêter une flèche ». Mais il a pris soin de préciser « after A. Bartholdi » : on parlera donc d’hommage plus que de plagiat. Un peu facile quand on sait que le Colmarien a passé cinq ans à étudier les lions, notamment au jardin des Sciences, avant de réaliser la statue. Mais bon, admettons.

Les héros de la guerre des Boers et les chevaux de Louis XV

« La première commande d’importance que réalisa Hill », dixit la Ville de Montréal, est dédiée aux héros de la guerre des Boers (conflits en Afrique du Sud à la fin du XIXᵉ siècle entre les Britanniques et les habitants des deux républiques boers indépendantes). La statue, qui est aussi le premier monument équestre montréalais (le seul jusqu’à 2013 et l’un des rares au Canada), est inaugurée en 1907 au square Dorchester, financée par souscription publique.

« L’ensemble sculptural du sommet présente un éclaireur du Strathcona Horse ayant mis pied à terre et retenant par la main droite la bride de son cheval effrayé qui se cabre. » Les postures du canasson et de son maître rappellent beaucoup les chevaux commandés par Louis XV en 1739 pour décorer le parc du château de Marly (réalisés entre 1743 et 1745, transférés aux Champs-Elysées en 1794 puis au Louvre en 1984, substitués par des moulages à Marly-le-Roi). Une œuvre de Guillaume Coustou (1677-1746) que l’ami George aura su remettre au goût du jour en son temps (le héros est en uniforme et non moitié nu).

Mais aussi…

Ces quelques exemples ne semblent pas isolés : en creusant un peu, on trouve des similitudes entre le monument d’Ottawa dédié à l’Irlandais Thomas D’Arcy McGee, un autre père de la Confédération canadienne, et celui du Portugais Jose Simoes de Almeida, dédié au philanthrope Francisco Eduardo de Barahona Fragoso, dans les jardins de Diane à Evora. Le second date de 1908, le premier est réalisé en 1913 par George William Hill à l’issue d’un énième concours remporté. La femme assise (encore un allégorie) contemplant le protagoniste est une fois de plus bien inspirée.

Photos © Alamy et Gouvernement du Canada

On culpabiliserait presque d’intenter un procès à un homme décédé il y a plus de quatre-vingts ans. Reconnaissons-lui sa carrière et ce talent : il a su berner tout le monde de son vivant. Pas forcément un grand artiste, mais un sacré businessman.

Publié par Jondi

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1 commentaire

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  1. Thierry

    J’ai pris la photo du monument à sir G. Cartier, au pied du mont royal il y a 3 semaines lors de mes vacances, sans faire le rapprochement avec notre magnifique place de la République.. Effectivement quand je compare avecma photo, les ressemblances sont flagrantes avec le monument Dijonnais,